Un conte de la Légende de la jeune fille au collier d’écume

Le septième jour de son voyage, Ankleada arriva près du bord de la mer. Elle aperçut d’abord la mer de loin, du haut d’une colline qu’elle venait de franchir. Ce qu’elle voyait était encore plus beau que dans ses rêves. Puis, descendant la pente de ce promontoire, elle alla à la rencontre de celle qui devait lui fabriquer le collier d’écume. La mer se trouvant cependant encore trop loin pour y arriver de jour, Ankleada s’arrêta pour dormir à la belle étoile. Elle reprit son chemin le lendemain.

Arrivée au bord de la mer, Ankleada s’adressa à elle ainsi :
– Je suis venue de très loin pour te demander de me fabriquer un collier d’écume.
– Un collier d’écume ? s’étonna la mer. Et que veux-tu donc faire avec un collier d’écume ?
– Je veux ramener l’eau dans le royaume de mes parents.
– Et qui donc t’a raconté que je pourrais te donner un tel collier ? questionna la mer.
– C’est un ange, qui est venu me visiter en rêve.
– Connais-tu le nom de cet ange ? lui demanda alors la mer.
– Non, répondit Ankleada tout en pensant qu’elle ne s’était jamais posée la question.
– C’est fâcheux, reprit le mer. Un collier d’écume est un objet très précieux et je ne peux en fabriquer que très rarement.
– Je sais, fit Ankleada. Un seul tous les milles ans.
– Ah, fit la mer étonnée. Tu sais cela ?
– Oui, l’ange me l’a dit.

Il y eut un moment de silence que la mer rompit en demandant à Ankleada :

– Sais-tu où se trouve la clé d’or que je cherche ?
– Une clé en or ? Ankleada attendit un instant puis dit : celle avec laquelle joue le jeune garçon ?
– Oui, répondit la mer, c’est bien ça. Tu l’as vue ?
– Oui, dans certains de mes rêves.
– Et alors tu peux me dire où elle se trouve ?
– Le garçon jouait avec. Ensuite, je la lui ai rendue lorsque j’étais dans le désert. Et il s’est fait avaler par la sphère noire.
– Et à présent, demanda la mer ?
– À présent la sphère à avalé le soleil et ils doivent tous se trouver à l’intérieur …
– …dont rien, même la lumière, ne peut sortir, termina la mer.
– Vous savez cela également ? lui dit Ankleada.
– Bien sûr, répondit la mer. Mais nous avons à présent un nouveau problème.
– Lequel ? s’enquit Ankleada avec une note d’inquiétude dans la voix.
– J’ai besoin de la clé pour fabriquer le collier.

Il y eut à nouveau un moment de silence. Le vent s’était levé et son souffle soulevait les cheveux d’Ankleada. Puis, hésitante, Ankleada demanda à la mer :

– Et comment faire pour aller chercher la clé d’or sans rester prisonnière de la sphère ?
– Il te faut l’aide du poisson-coyote. Lui seul sait comment entrer dans la sphère et en ressortir sans y rester prisonnière.
– Le poisson-coyote ? répéta Ankleada. Où habite-t-il ?
– Il vit au fond de mon océan. Si tu veux le rencontrer, il faut que tu entres en moi et que tu te laisses descendre au plus profond de mon ventre. Mais le chemin est long et périlleux. Une jeune fille telle que toi ne pourra affronter les dangers que je recèle qu’avec un courage extrême et…un peu de chance.
Ankleada demeura un instant silencieuse puis dit à la mer :
– J’ai le courage qu’il faut, le même qu’il m’a fallut pour venir jusqu’à toi. Et pour la chance, j’ai l’ange, en qui j’ai confiance.
– Alors entre en moi, répondit la mer. Descends jusqu’au plus profond de moi. Combats tous les monstres, toutes les bêtes sauvages et toutes les tempêtes sous-marines que je recèle ; obtiens l’aide du poisson-coyote et vas retrouver la clé d’or dont j’ai besoin pour fabriquer le collier d’écume. Si tu réussis à tous les libérer, je te préparerai le collier d’écume et le passerai moi-même autour de ton cou.

Ankleada se prépara alors à entrer dans la mer et, juste avant de s’y immerger, elle lui demanda encore :
– Pourquoi recèles-tu autant de danger ?
– Pourquoi je les recèle ? Ils sont venus sans me le demander. Certains étaient même déjà là avant que j’existe. Je les portais alors que je n’étais pas encore.
– Ne peux-tu t’en débarrasser ?
– M’en débarrasser ? Peu importe l’endroit où je les déposerais, le flux et le reflux de mes vagues finiraient toujours par me les ramener. Lentement je les laisse se dissoudre dans mon sel. Un jour, je les aurai intégrés et alors ils feront partie de moi comme les serviteurs d’un palais sont au service de la reine et du roi qui l’habitent et non plus comme des chevaliers rebelles qui veulent détruire les forteresses issues du passé. Mais il est encore trop tôt pour en parler avec toi. À présent, décide-toi : entre en moi, ou rentre chez toi.
À ce moment, la mer souleva une vague qui prit la forme d’une porte et qui s’ouvrit devant Ankleada. Et Ankleada pénétra dans le ventre de la mer.

Ankleada marcha dans la mer et s’enfonça en elle lentement. Elle descendait devant elle, comme suivant un escalier invisible. Peu à peu, un grand silence se fit. Le calme régnait. Elle flottait doucement entre deux eaux, s’habituant à ce nouvel environnement qui la portait, la caressait, la berçait dans le rythme des respirations de la mer. Elle s’était mise en boule, les jambes pliées, les genoux ramenés au nombril, les bras ramenés sur sa poitrine, ses coudes touchant ses genoux, sa tête ramenée en avant, le menton près de ses poings serrés. Elle se laissait couler.
L’eau salée s’était tranquillement infiltrée par son nez et, sans qu’elle s’en rende compte, elle respirait à présent comme un poisson, comme si elle s’était transformée en un être amphibien. Tout était calme. Et silencieux. Quelques belle hippocampes nageaient vers elle pour observer cet étrange animal qui descendait lentement vers le fond de la mer ; quelques étoiles de mer l’accompagnaient un moment puis, la profondeur devenant trop pressante, elles laissaient Ankleada poursuivre sa descente.

Ankleada descendit ainsi longtemps, très longtemps. Combien de temps, elle ne pouvait le calculer : tout était à présent plongé dans l’obscurité et le temps était infiniment ralenti, comme aspiré par l’éternité. C’était un lent abandon, une interminable régression vers les profondeurs de l’océan. Petit à petit, elle sombrait dans l’oubli. Ses souvenirs d’effaçaient de ses mémoires, elle ne se rappelait de rien, ne pouvait s’accrocher à rien ; sa tête était vidée de toute intention, de tout désir, de toute volonté. La mer seule la portait et elle s’enfonçait en elle inexorablement. Et au-dessus de la surface de la mer, à mesure qu’Ankleada descendait de plus en plus profond, le soleil montait de plus en plus haut. Lorsqu’il atteignit son zénith, Ankleada toucha le fond de la mer.