Un peu après le début du monde, quelques temps après que les premiers animaux se furent installés dans leur environnement, donnant vie à celui-ci, Girafe alla voir Créateur car elle avait une importante question à lui poser. Cette question était la suivante : comment se faisait-il que chaque animal puisse être aussi différent des autres animaux ? Par exemple elle, Girafe, comment se faisait-il qu’elle possède un si long cou ? Et pourquoi son pelage était-il semblable à celui de Léopard et non pas à celui de Zèbre ? Pourquoi n’avait-elle pas de trompe, comme Éléphant ? Et puis il y avait les poissons, qui vivaient dans l’eau, les oiseaux, qui traversaient le ciel. Pourquoi ? Et pourquoi se sentait-elle si seule au milieu de tous ces autres ?

Créateur fut touché par cette question et demanda alors à Girafe la raison qui la poussait à la lui poser.
– C’est que, répondit Girafe, quand je regarde les autres animaux j’ai toujours l’impression qu’il me manque quelque chose ou alors que je porte quelque chose en trop. Je voudrais leur ressembler.
– Mais si tous les animaux se ressemblaient, reprit Créateur, le monde serait terne et clos, comme les boues d’avant le début du monde, d’où nous venons tous, lorsqu’elles n’étaient pas encore animées par le mouvement.
– Les boues d’avant le début du monde, répéta Girafe étonnée. Qu’est-ce donc ?

Créateur prit un temps de pause durant lequel un vent profond le traversa puis il répondit à Girafe :
– Avant le début du monde, il y avait ce que nous appelons l’avant-monde, qui ne peut être décrit que par ce qu’il n’est pas, et qui constitue la matière première élémentaire, que personne ne peut nommer. Seules les manifestations de cette matière première s’expriment dans le monde que tu connais. Dans cet état primitif, personne ne pose de question car il n’y a personne pour s’en poser, pas plus que de question à poser d’ailleurs. Cette boue primordiale se trouve donc dans une espèce d’état d’équilibre instable. Le seule qualité qui l’habite et qui lui permet cette instabilité, est le mouvement.
– C’est une boue qui bouge, demanda Girafe ?
– C’est une boue qui est animée d’un mouvement. Et ce mouvement cherche à se faire connaître, car, sans être connu, il disparaît et s’il disparaît, il meurt à tout jamais. Comme s’il n’avait jamais été là. Lorsque le mouvement s’amorce, la boue commence à se différencier en ses partie distinctes et de nouvelles qualités qui jusque-là s’anéantissaient mutuellement émergent : les trois premières qui apparaissent sont appelées les qualités essentielles de l’Univers. La première, qui est la pure manifestation de ce qui ne peut être connu, s’appelle Lucie : elle est la force créatrice qui ne peut créer. Pour que sa volonté de création puisse se manifester, elle a besoin des deux autres qualités qui naissent avec elle : la force de continuer et la force de détruire. Je suis la force qui cherche à perpétuer et le Serpent que vous nommez Olgouïr est la force qui cherche à détruire. Lucie me demande de jouer un rôle et demande à Olgouïr de jouer le sien. Nous sommes, Olgouïr et moi, les deux plateaux d’une balance dont l’équilibre peut être altéré. Et nous remplissons notre mission conformément aux plans que Lucie manifeste à travers nos énergies respectives.
– Et qu’elle est la mission qui t’a été confiée, à toi, Créateur, qui manifeste la continuité de celle que tu nommes Lucie ?
– Ma mission est de favoriser l’expression de la vie sous toutes les formes qu’elle peut revêtir dans l’environnement qu’elle crée elle-même en apparaissant. Des formes les plus rudimentaires aux plus élaborées ; la vie dans son originalité et sa complexité infinies. Pour y parvenir, j’ai employé ce que j’appelle le principe de différenciation, c’est-à-dire l’énergie qui permet l’élaboration de formes de plus en plus complexes et qui se ressemblent de moins en moins les unes aux autres, devenant ainsi les agents de leur propre solitude.
– Est-ce pour cela que je me sens si seule ? demanda alors Girafe à Créateur.
– Oui, répondit Créateur. C’est parce que tu restes attachée au principe de solitude de l’esprit des boues d’avant le début du monde, vers lequel nous cherchons tous à retourner. Et plus la complexité nous définit, plus nous nous éloignons de cette source et plus elle nous appelle. Un jour, reprit Créateur, tu t’en iras et tu retourneras dans la boue primordiale. Si d’ici-là tu as appris à vivre ce qui te différencie, alors tu y retourneras et ton esprit, lui, ne sera pas pris dans le mouvement engluant des boues primordiales mais deviendra ce mouvement qui les anime. Si tu ne te différencies pas, tu retourneras dans les boues pour te perdre à jamais et revenir un jour sous une autre forme sans te rappeler de rien de la forme que tu revêts aujourd’hui, si ce n’est une ombre comme celle que la lune projette sur la terre lors des éclipses solaires.

Girafe remercia Créateur et rentra chez elle. Quand elle arriva près de sa maison, c’était l’heure où elle et ses amies allaient habituellement boire. Elle rentra dans le troupeau et s’en alla avec elles vers le plan du lac où elles se désaltéraient chaque soir. Girafe but plus que d’habitude tant sa soif était grande. Lorsqu’elle eût terminé, elle se demanda soudain comment Créateur avait bien pu faire pour que l’eau qu’elle aspirait puisse parvenir sans peine dans son estomac, malgré la distance qui le séparait du sol, ainsi que la longueur de son cou.
“Il faut que je retourne voir Créateur demain pour lui poser cette question”, se dit-elle. Et elle reprit le chemin de la savane pour trouver un endroit où dormir et rêver aux complexités des mondes à venir.