Un conte de la légende de la jeune fille au collier d’écume

Blanc, jaune, rouge et noire
Plus de pattes et des nageoires !
Blanc, jaune, rouge et noire
Toute autour de moi est noire
L’eau est noire
Noir est noire
Tout est noir
Toute est noire

Prologue

Ankleada avait touché le fond de la mer
Elle reposait sur son fond
Sur le fond de la mer
Elle ne se souvenait de rien
Ni du royaume de ses parents
Ni de Lapis, ni du serpent
Ni non plus du collier d’écume
Toutes ses mémoires étaient effacées
Toutes ses mémoires étaient oubliées.

Le vent traversa son esprit
Emportant tout
Emportant l’esprit lui-même
Après le vent
Il n’y eut plus rien
Et même, rien ne peut rien dire du rien
Qui restait dans ses mémoires
Car il n’y avait pas même
L’énergie nécessaire
Pour engendrer l’espace pouvant contenir ce rien
Ce n’est pas qu’il n’y avait plus rien
C’est qu’il n’y avait pas
Et pourtant, elle était bien là
Là au fond de la mer
En boule
Oubliée
Oubliée d’elle-même.

Elle demeura ainsi longtemps
Combien de temps ?
Nul ne le sait
A ces profondeurs le temps lui-même
Trompe ses observateurs.

Elle demeura ainsi
Ballotée
Par les lames de fonds
Du ventre de la mer
Roulant sur le sable
Endormie
Vide
Libre.

Avertissement

A ces profondeurs, peu d’êtres s’aventurent, car la pression est trop forte et l’obscurité trop épaisse. Seuls des existences curieuses et affamées possèdent le courage d’y descendre, comme par exemple le poisson-coyote.

Histoire du poisson-coyote

Dans les légendes du début du monde, le coyote est un animal espiègle et rusé. Il sait comment déjouer les pièges du destin et inventer des issues improbables aux situations les plus compliquées. Parfois, pour trouver des solutions, il a recours à la magie, c’est-à-dire à des schémas inexistants dans le monde ordinaire et potentiellement patients dans le monde intermédiaire.

A plusieurs reprises depuis la création du monde, il a déjoué les projets de la fatalité et ouvert les portes vers la liberté. Il est l’un des rares projet de la création du monde -si ce n’est l’unique- qui ait compris que lui faire honneur est de soi-même devenir la création du monde. Il est curieux de tout : aucune goutte d’eau d’aucun nuage, d’aucune rivière ni d’aucun océan ne doit lui rester inconnue. Aucun grain de sable d’aucun désert ; aucun atome du feu d’aucune étoile ni de l’air d’aucune atmosphère. Sa curiosité est sans limite. Il lui arrive même -et plus souvent qu’à son tour !- d’aller fourrer son museau là où il ne devrait pas. C’est du reste pour cette raison qu’un jour, après avoir à nouveau laissé sa curiosité le déborder, il s’est retrouvé transformé en poisson-coyote. Voici comme cela est arrivé.

Comment coyote se fit changer en poisson-coyote

A l’époque où il vivait dans le désert, coyote, curieux de tout, avait pour habitude, le soir, de s’allonger sur le sol encore chaud et de contempler la voûte étoilée. Ainsi, il observait longuement le mouvement des astres, se demandant ce qui pouvait bien se passer dans les mondes qui semblaient tourner autour de lui ; se demandant ce qui pouvait bien se passer entre ces mondes, dans cet espace infiniment plus grand que ces mondes eux-mêmes. Il aurait voulu voler et monter haut, haut et loin dans ce ciel rempli de mystère et d’interrogations, partir à la découverte de cet espace inimaginablement grand. Et force lui était de constater que, n’ayant pas d’ailes, il n’y parviendrait pas. Le ciel, et le reste de l’univers au-delà du ciel, lui restaient pour l’instant un terrain inaccessible, un secret des plus verrouillé, un abîme d’inconnu.

A force de regarder le ciel en pensant qu’il ne pourrait jamais aller le visiter, coyote se tourna vers la terre, pensant que celle-ci était plus accessible, même si à première vue elle le faisait moins rêver. Il se mit alors à l’explorer, parcourant les déserts, les montagnes, les prairies, ne s’arrêtant que lorsque la barrière d’une mer ou d’un océan lui barrait le passage. Or, un jour qu’il approchait de la mer, il demanda à celle-ci :
– Que recèles-tu donc dans tes profondeurs ? Quelle vie, quels mystères, quelles interrogations ?
– Je ne connais pas tout ce que je porte en moi, répondit la mer. Comment le pourrais-je, il s’y passe tant de choses.
– Tu ne sais pas ce qu’il se passe en toi ? reprit coyote, c’est étrange. Ce monde t’appartient pourtant bien ?
– Quel monde ? demanda la mer.
– Mais le tien, répondit coyote, celui que tu contiens. Comment ne peux-tu pas connaître ce qui vit en toi ?
– Et toi, répliqua alors la mer, sais-tu seulement ce que tu transportes ?
Coyote ne sût que répondre, car en fait, il se rendait bien compte que parfois -et même plutôt souvent- il se passait en lui des choses qu’il ne comprenait pas et qui se déclenchaient sans qu’il ne demande rien : par exemple, il était soudain pris par la colère, ou alors par la tristesse ou alors tout-à-coup, quelque chose se passait autour de lui et cela l’emplissait de joie. Et tout cela sans qu’il ne maîtrise ni ne comprenne ce qui se jouait en lui. Il laissa donc pour un temps la conversation avec la mer et, toujours poussé par la curiosité, reprit son exploration du monde extérieur. Or, le plan horizontal ayant déjà été largement examiné et le ciel jugé inatteignable, il entreprit de fouiller les profondeurs de la terre. La mer et ses mystères le tentaient bien, mais il s’en méfiait un peu depuis leur dernière conversation. Regardant le sol et le reniflant du bout de son museau, il se demanda en lui-même : « Que peut-il bien y avoir là-dessous ? ». Et il se mit à creuser.

Coyote creusa pendant des jours et des nuits sans relâche, avec l’espoir de trouver quelque chose : un trésor, des reliques, des villes oubliées. Il creusa encore et encore, il creusa tellement, que la mer finit par se déverser dans l’énorme puits qu’il avait créer. Et plus il creusait, plus la mer se vidait, emmenant avec elle ses mystères et les arcanes de ses trésors. Elle se vida tant qu’elle se rendit compte qu’elle allait finir par disparaître dans les profondeurs de la terre et alors, fâchée, elle transforma coyote en poisson, le privant ainsi de ses pattes et le forçant à vivre en son sein.
– Ainsi, lui dit-elle, tu ne pourras plus creuser le sol ni me faire courir le risque de disparaître. En revanche, ajouta-t-elle, je te laisse ton museau de fouineur afin que tu puisses visiter mes intérieurs et revenir régulièrement me rendre compte à propos de ce qu’il s’y passe.

Et c’est ainsi que coyote fût transformé en poisson-coyote. Désormais, il irait étudier la mer et ses continents inconnus pour lui faire part de ses découvertes. C’est lors d’une expédition dans les tréfonds de ses abysses qu’il croisa un jour le chemin d’Ankleada.