Il y a de cela très longtemps, dans un pays qui n’existe plus aujourd’hui, vivait une petite fille qui souffrait d’un mal bien étrange et dont personne ne connaissait l’origine. Ce mal s’était emparé d’elle durant sa sixième année d’existence et ne l’avait plus lâchée depuis. Voyant que la santé de leur enfant n’allait pas en s’améliorant, ses parents, qui étaient très riches, firent alors venir les plus grands médecins du continent afin de lui offrir une chance de guérir. Ainsi, semaines après semaines, mois après mois, les plus illustres représentants du corps médical se portèrent tour à tour à son chevet pour tenter de trouver le remède qui lui rendrait sa vitalité. Force fut cependant de reconnaître qu’aucun d’entre eux ne parvint à donner ne serait-ce que le plus petit espoir de guérison au couple qui se morfondait sur le sort de leur fillette. En effet, tous les médecins repartaient en déclarant le mal incurable. Avant de s’en aller, ils n’oubliaient toutefois pas de présenter aux parents leurs hommages les plus retentissants ainsi qu’une note d’honoraire qui variait en proportion inverse de la maîtrise qu’ils avaient dans l’exercice de leur art.

Saisons après saisons, le temps passait et les années s’écoulaient, les lustres succédant aux lustres, et la petite fille restait prise dans les mailles du filet de son mal inconnu. De surcroit -et au grand désespoir de ses parents- la petite fille de grandissait pas.

Or, un jour du mois de juillet d’une année marquée par une éclipse totale du soleil dans l’hémisphère nord de de la planète bleue, un homme arriva à la demeure de ce couple malheureux et frappa à leur porte. La mère de l’enfant était en train de déposer du vernis sur ses ongles et le père, qui venait de s’allumer un imposant cigare, crachait dans l’atmosphère des volutes incendiaires. L’homme demanda alors à voir la jeune enfant atteinte -selon ce qu’il avait ouï dire- d’un mal incurable, se proposant de l’examiner.

– Fort bien, lui dirent les parents. Mais d’abord, permettez-nous de vous demander votre nom ainsi que la formation académique que vous avez suivie. Car vous savez sans nul doute que notre fille a été examinée par les plus grands renoms de la médecine et qu’aucun d’entre eux n’a su jusqu’ici poser un nom sur le malaise qui l’occupe.
– Je m’appelle Jean-Sébastien, répondit l’homme courtoisement. Quant à ma formation, comme celle de tout bon musicien, elle suit les règles de l’harmonie et du contrepoint.
– Et comment avez-vous appris que notre fille souffre d’un mal incurable ? reprit le père qui, tout en parlant tirait sur son cigare.
– Eh bien, reprit Jean-Sébastien, j’ai vu un jour l’ombre d’une petite fille courir dans une de mes fugues et j’ai voulu la connaître. Je me suis alors mis en route et c’est récemment qu’abordant les alentours de votre village, j’ai appris qu’une petite fille souffrait d’un mal inconnu. Il m’a semblé reconnaître, dans la description que m’en faisait les villageois, la petite fille dont j’avais vu l’ombre courir dans ma fugue.

Les parents demeurèrent dubitatifs et se demandaient s’ils devaient faire confiance à cet homme venu de nulle part et qui de surcroît ne semblait posséder aucune pratique de bonne médecine. Puis, trouvant qu’après tout ils n’avaient pas grand-chose à perdre -toute les méthodes usuelles ayant jusqu’ici échoué- la mère décida de laisser entrer Jean-Sébastien dans la chambre de l’enfant, en exigeant toutefois qu’elle et son mari puissent l’accompagner.

Le musicien s’assit alors au chevet de la petite fille et se mit à l’écouter : il écouta son cœur, il écouta ses mains, il écouta son nez, ses lèvres, sa poitrine, son ventre, ses jambes et ses pieds. Il écouta son corps dans son entièreté. Puis il se pencha et écouta son souffle, profond et mystérieux. Il écouta l’atmosphère tout autour d’elle et aussi les oiseaux qui chantaient devant la fenêtre de sa chambre, dans le jardin. Enfin, comme tout bon musicien, il prit le temps d’écouter son silence, comme il savait écouter le silence entre chacune des notes de ses inventions, silence sur lequel se tient et danse la mélodie.

Après ce moment baigné de patience, M. Bach -puisque c’est de lui dont il s’agit- se leva et proposa aux parents de quitter la chambre de leur fille avec lui. Il referma la porte et une fois dans le hall d’entrée, il leur dit :
– Il n’est pas bien difficile de connaître le mal dont souffre votre fille.
Les parents le regardèrent les yeux très étonnés, sans rien dire.
– Votre fille a été mordue par un dragon, poursuivit M. Bach.
– Par un dragon ? répétèrent les parents hébétés.
– Oui, un dragon. Vous ne vous en étiez pas aperçus ?
Les parents demeuraient cois. Puis le père prit la parole et dit :
– Mais, comment cela serait-il possible ? Il n’y a pas de dragon dans la région.
– Ne soit pas sot, lui répondit son épouse. De toutes façons, les dragons n’existent ni dans notre région ni ailleurs dans le monde. Ce sont des animaux de légende. Puis se tournant vers Jean-Sébastien, elle lui lança d’un ton sévère :
– Allons M. Bach. Je crois que la plaisanterie a duré suffisamment longtemps. Il n’est pas noble de votre part de vous moquer de nous. Vous pouvez à présent vous en aller. Et ne comptez pas sur nous pour vous payer quoi que ce soit.

A ce moment, la porte de la chambre s’ouvrit et apparut alors sur son seuil, une jeune femme, belle et resplendissante, d’une splendeur inégalable, pleine de vie. La joie elle-même s’était invitée dans la profondeur et la lumière de son regard. Les parent n’en croyaient pas leurs yeux.
– Mais…c’est toi.. ? C’est bien toi.. ? lui dit son père comme éberlué.
Quant à sa mère, elle restait muette.

La jeune femme posa alors sur eux un regard empli de douceur et de mansuétude puis elle alla déposer un baiser sur la joue de Jean-Sébastien. Celui-ci lui baisa la main puis il alla s’asseoir au piano et se mit à jouer la fugue dans laquelle l’ombre de la petite fille lui était apparue. Pendant qu’il jouait, le père cracha une dernière volute de fumée avant d’éteindre son cigare et la mère ferma sa fiole de vernis. Lorsque Jean-Sébastien arriva à l’entrée de la voix qui marquait l’arrivée de la petite fille -à présent jeune femme- dans la fugue, celle-ci se mit alors à danser et, s’adressant à ses parents, elle leur dit :
– À présent, il est temps que je m’exerce à la musique.