Depuis que l’écriture est apparue aux êtres humains, ceux-ci n’ont cessé de l’employer pour tenter de transmettre à leurs descendants des informations qu’ils pensent pourvoir leur être d’une quelconque utilité et d’utiliser l’art d’écrire afin de prodiguer un enseignement. Et plusieurs de ceux qui ont tenté cet exercice, écrire un Livre -se reconnaissant entre eux comme membre de la confrérie des Plumes vertueuses– se sont posés la question du meilleur moyen à utiliser pour atteindre leur objectif à travers leur ouvrage. La plupart ont échoué dans cette tâche monumentale et ceux d’entre eux qui s’en sont le mieux approchés sont sans aucun doute les poètes.

Une des idées qui connut un certain succès pour communiquer au moyen de l’écriture est la suivante : le livre contient régulièrement au sein de l’histoire qu’il narre, une énigme qui demande à être résolue pour pouvoir continuer sa lecture. D’un point de vue pratique, le livre étant imprimé à l’avance et la lectrice ou le lecteur pouvant de facto poursuivre sa lecture sans résoudre l’énigme, l’auteur prend le soin d’écrire la suite du livre en respectant une lecture sur plusieurs niveaux : un premier niveau concerne les lecteurs qui n’ont pas résolu l’énigme (ou qui ne se sont même pas aperçus de sa présence). Ils poursuivent alors leur lecture à un niveau ordinaire, prenant les descriptions et les événements au pied de la lettre. Un second niveau de lecture, à disposition des lectrices ayant résolu l’énigme, invite celles-ci à poursuivre leur lecture à cet autre niveau et leur permet de découvrir un enseignement qui reste caché aux lecteurs de premier niveau.

La plupart du temps, les énigmes ne sont pas annoncées et c’est l’attention propre du lecteur qui lui permet de se rendre compte qu’un nouveau niveau est disponible, même si certains ouvrages tentent de faciliter la tâche aux lectrices, par exemple en annonçant avant la proposition énigmatique quelque chose comme : « Que celles et ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre les ouvrent ! ».
Pour aider le lecteur à aiguiser son attention, certains auteurs utilisent également des substantifs inconnus, ceci afin d’éveiller la curiosité du lecteur ou tout simplement pour l’aider à ne pas lire en mode hypnotique.

Ainsi, plusieurs Livres répondant à cette mission -transmettre un enseignement- ont-ils été écrits au cours de l’histoire de l’humanité, et ce par des auteurs plus ou moins honnêtes. En effet, certains d’entre eux, pour tromper la lectrice, donnent dans leur livre la réponse à l’énigme proposée. Une telle attitude est bien entendu contraire aux règles de la confrérie des Plumes vertueuses et tout esprit un tant soit peu éclairé constatera immédiatement de lui-même qu’il est en présence non pas d’un livre, mais d’un mode d’emploi à l’usage de celles et ceux qui se vautrent joyeusement dans la servitude annoncée.
Il est en outre raisonnable de penser qu’une histoire qui cherche à transmettre des informations de la plus haute importance à celle qui lit, demande, voire exige plusieurs lectures. C’est certainement la raison pour laquelle certains ouvrages littéraires passent à travers les siècle alors que d’autres ne finissent pas la saison qui les a vu naître. À ce propos, il est intéressant de constater que plus un livre sérieux dure dans le temps, plus le nombre de livres mode d’emploi qui lui sont consacrés augmente.

Il y a cependant un piège à éviter à la lecture d’un livre écrit par une Plume vertueuse, c’est celui de chercher midi à quatorze heures -comme le dit si bien le Belzébuth de G.I. Gurdjieff- c’est-à-dire de se mettre à couper les cheveux en quatre et de chercher, par exemple dans d’obscurs calculs liés à une hypothétique valeur des symboles de l’alphabet utilisé, des informations secrètes ; dans des répétitions de mots, des messages cachés ; dans des rapports entre l’information rapportée et la numérotation des pages, des codes destinés aux apprentis et aux initiées. Certains exégètes malhonnêtes ont utilisé cette faiblesse de la nature humaine en se faisant passer pour des maîtres du décodage, imaginant des solutions afin de soi-disant décrypter des prétendus messages ésotériques là où l’innefable seul se transfigure ; des théorèmes là où la poésie vient se poser comme le rêve d’un papillon sur l’épaule d’un homme qui dort. Alors que le caprice des alphabets, des mots et des phrases ne fait que répondre à l’indomptable conscience de la nature.

Je reste pour ma part persuadé qu’une bonne méthode qui me permette de savoir si je suis en présence d’un ouvrage rédigé par une Plume vertueuse est de sentir, au cours de la lecture que j’en fait, comment ce qu’il m’apprend s’applique immédiatement dans ma vie propre. Comment ce livre va m’aider à lire avec plus d’attention le livre du cours de mon existence, bourré d’énigmes et de pièges ; comment je vais, grâce à ce que je traverse en lisant l’ouvrage, pouvoir cesser de chercher des explications, des raisons à ce qui m’arrive et me mettre en quête de la bonne posture pour penser avec justesse, du bon geste pour me libérer, pour accepter de me trouver où je me trouve; comment il m’est possible de sortir du cercle de la plainte et d’entendre le rêve des papillons au milieu du vacarme des bêtes sauvages.