Dans un temps très reculé, il y a de cela plus de quatre mille ans, dans des contrées éloignées, un empereur décida de faire construire, en l’honneur de sa jeune femme qu’il venait d’épouser, le palais le plus grand et le plus somptueux que l’on n’ait jamais élevé. Il fit donc venir les meilleurs et les plus renommés de tous les architectes du monde connu ainsi que les plus grands bâtisseurs.
Les premiers dessinèrent les plans du palais et les seconds organisèrent sa construction.
L’édifice était immense: il comportait plus de mille deux cents chambres, huit cents balcons, deux cents cinquante terrasses et autant de salons; sans compter toutes les pièces d’intendances: cuisines, caves, greniers. Plus de mille personnes de la famille impériale pouvaient y vivre avec leur personnel pour les servir.
Il y avait également plusieurs jardins suspendus et deux observatoires astronomiques dont l’un était consacré exclusivement à l’observation de la lune.
L’empereur possédait une richesse presque sans limite et l’avait mise dans sa totalité pour l’édification de ce palais extraordinaire: les toits étaient tous faits d’or, les murs de bois précieux, les portes incrustées de pierres rares. La salle du trône, située au centre du palais, brillait de tant de feux, qu’il fallait poser des protections sur ses yeux avant d’y pénétrer. Et le trône lui-même était sculpté dans de l’émeraude et recouvert des diamants les plus nobles, des rubis les plus purs, des saphirs les plus éclatants.

Lorsque le palais fut terminé, l’empereur organisa une grande fête à laquelle dix mille invités furent conviés.
Pour assurer le bon déroulement de la fête, il demanda à la grue impériale de faire office de majordome.
– Seule la grue est assez raffinée pour assurer que les repas soient à la hauteur de ce que je veux offrir à mes invités, avait dit l’empereur.
Ainsi, la grue passait dans les cuisines et goûtait à tous les aliments, appréciant, rejetant, ordonnant des rectifications. Elle avançait sur ses longues pattes, tendant son cou vers les plats, saisissait de son bec une petite portion, faisait glisser la nourriture dans son long cou, savourant chaque arôme de la préparation, puis une fois emplie des saveurs du plat, rejetait l’échantillon, car elle n’aurait jamais pu manger tout ce à quoi elle goûtait.

Elle arriva alors à la table d’un cuisinier qui avait préparé un plat dont personne n’avait encore entendu parlé. Il s’agissait de longs fils épais fait de farine et d’œufs que l’on avait fait cuir peu de temps dans de l’eau bouillante, juste assez pour que la pâte reste un peu croquante. Ils étaient mélangés à un fruit rouge réduit en bouillie, chauffé lui aussi et peu sucré. Par dessus ces pâtes et cette sauce, le cuisinier avait râpé un fromage de son pays.
La grue goûta et trouva le plat succulent. En fait, elle n’avait jamais goûté à quelque chose d’aussi délicieux. Elle demanda alors au cuisinier de quoi il s’agissait. Il lui répondait que c’était une recette de son lointain pays.
– Et quel est ce pays? demanda la grue.
– C’est un pays qui prend la forme d’une grande botte et que si situe très loin d’ici, de l’autre côté du monde.
– Ton plat est vraiment une merveille, lui dit la grue. C’est un si grand délice, que je veux terminer ici ma visite et m’asseoir à ta table.
La grue envoya donc tous les autres plats qu’elle avait goûtés pour les invités de l’empereur et garda pour elle les délicieuses pâtes à la sauce tomates qu’avait préparées ce fameux cuisinier italien.
– Je t’interdis de divulguer plus loin ta recette, dit alors l’oiseau au cuisinier. En effet, si l’empereur goûtait à un plat aussi raffiné, il ferait exécuter tous les cuisiniers du pays. Il faut que cela reste un secret.

Et c’est pour cette raison que les Chinois ne connaissent pas les pâtes telles que nous les dégustons chez nous: à cause de la grue qui a voulu se les garder pour elle.