Prologue

Si vous allez un jour au bord de la mer et que vous décidez d’observer les perles qui naissent dans les rêves, penchez-vous doucement au-dessus des vagues qui bercent la côte et cherchez, un soir de pleine lune, à la fleur de l’eau, le reflet bleu du cristal qui dort dans les profondeurs du Grand Océan : il vous fera voir, dans les rayons de ses feux marins, les figures et les miroirs de l’histoire de la jeune fille au collier d’écume.

Certains anciens textes avancent que cette jeune fille n’aurait jamais existé. D’autres, plus récents, prétendent qu’un portrait authentique de la jeune fille aurait été retrouvé dans une caverne d’orient, puis perdu à jamais dans l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie. Certains voyageurs et poètes auraient assuré avoir détenu des preuves tangibles de son existence mais ne les auraient jamais montrées, prétextant qu’une personne qui ne serait pas préparée à les connaître n’en comprendrait pas le sens.

Que chacune et chacun, après avoir pris connaissance du récit qui va suivre, se fasse sa propre opinion au sujet de la véracité de cette histoire et qu’il se la fasse avec sa propre épée.

  

Histoire de la jeune fille au collier d’écume

Il y a de cela très longtemps, avant, bien avant même que les êtres humains aient appris à lire, à écrire et à compter, vivaient dans une contrée désertique et montagneuse, un roi et une reine qui régnaient sur un pays très chaud et très sec. Il n’y pleuvait que quelques jours par an. Une seule rivière au faible cours et qui de surcroit était asséchée la plus grande partie de l’année, traversait le royaume.

Il existait bien une source, qui aurait suffi à rendre fertile et verdoyante toute la contrée, mais elle avait été détournée et était gardée par un serpent géant nommé Olgouïr , qui dévorait toute personne tentant de s’en approcher. Or, Olgouïr, dont le père dormait au fond d’un marécage et la mère Echidna rêvait de combattre le soleil, exigeait de la reine et du roi leur fille unique en mariage, en échange de l’accès à la source. Jusqu’à ce jour, ils s’y étaient refusés, sachant que leur enfant serait bien malheureuse dans le nid de cet horrible reptile et craignant également qu’elle engendrât une descendance qui nuirait définitivement au royaume et à ses habitants.

Cette fille, appelée Ankleada, ce qui signifie Seigneur apporte-nous de l’eau, rayonnait d’une beauté extraordinaire et d’une gentillesse infinie. Elle était aimée de tous les habitants du pays. Ceux-ci avaient jusqu’ici renoncé à la fertilité du royaume ainsi qu’à la vie paradisiaque que l’eau leur auraient apportées, afin qu’Ankleada demeure libre. Ils se réjouissaient de la voir danser, de l’entendre chanter et ne se lassaient de l’admirer en la regardant traverser le pays, des fleurs dans les bras et des oiseaux dans les cheveux.

Mais le vent continuait de souffler sans cesse sur la lande, asséchant le peu d’eau qui parvenait encore à la traverser. Or, avec le temps, la sécheresse se faisant ressentir de plus en plus, les habitants du royaume commencèrent à devenir de moins en moins bienveillants et la reine et le roi se dirent que leur peuple pourrait bien finir par se révolter si Ankleada n’étais pas donnée à Olgouïr. Ayant alors peur de perdre leur palais et leur royaume, ils décidèrent de donner Ankleada au serpent Olgouïr. « Nous savons bien que cela sera dur pour elle, mais nous ne pouvons pas sacrifier notre royaume et nos sujets pour le bien seul de notre fille. Ce serait égoïste. ».

C’est l’histoire qu’ils s’étaient alors racontée pour trouver une raison valable à leur terrible décision. Il fût donc décidé qu’Ankleada serait enfermée en haut de la tour du château afin d’être préparée comme épouse du serpent et lui être offerte. Elle n’y passerait qu’une nuit, les noces étant prévues pour le lendemain.

Le soir de son emprisonnement, après avoir refusé la nourriture qui lui était présentée, la jeune fille s’assit sur son lit et se mit à pleurer toutes les larmes de son cœur. Comme cela était injuste, pensa-t-elle. Elle entendait bien la souffrance de ses parents et des habitants du royaume à cause du manque d’eau. Mais pourquoi se résigner à la sacrifier, elle, Ankleada ? N’y avait-il donc aucune autre solution pour faire en sorte que de l’eau parvienne jusque dans le royaume? Rien qu’à l’idée de se retrouver dans le nid de cet affreux serpent, elle était terrorisée et aurait voulu se jeter du haut de la tour. Mais la fenêtre de la chambre était trop étroite pour qu’elle puisse commettre un tel acte. Ankleada finit donc par se résigner et, alors qu’elle s’agenouillait auprès de son lit, elle fit cette prière qu’elle envoya à l’univers :
– Si telle est la volonté de ma mère et de mon père et de tous les habitants, alors j’accepte cette épreuve et je deviendrai la femme du serpent Olgouïr. Mais si quelqu’un d’autre, où que ce soit dans le monde ou dans un autre monde, prend pitié de moi et de ma situation, alors qu’il vienne me sauver et qu’il m’apporte une solution afin que j’échappe à ce mariage qui me répugne. Puis elle se coucha sur son lit et s’endormit.

Or, tandis qu’Ankleada était plongée dans un profond sommeil, un ange qui avait entendu sa prière vint la visiter en songe. L’ange avait de très belles ailes blanches et se tenait devant la fenêtre, au pied de son lit, entre le sol et le plafond de la chambre, comme suspendu, dans une belle robe d’un bleu ultramarin et brodée d’or. Il tenait dans l’une de ses mains une coupe débordant d’une eau claire et limpide et dit à Ankleada :
– Je sais comment tu peux ramener la fertilité dans le royaume de ta famille et comment de l’eau peut à nouveau y couler et nourrir la contrée.
– Comment, lui demanda Ankleada ?
– Es-tu prête pour un grand et périlleux voyage, lui répondit l’ange ?
– Oui, s’engagea alors Ankleada. Je suis prête à tout ce que tu me demanderas pour que le royaume redevienne fertile et que l’eau s’y déverse en abondance. Et que je ne sois pas mariée au serpent Olgouïr qui me répugne.
– Alors fais tout ce que je te dis. Fais-moi confiance, et tu verras le royaume de tes parents à nouveau fleuri et prospère pour les mille prochaines années. Il sera libéré, ainsi que toi, du venin de ce reptile qui vous tourmente tous.
– Je suis prête, répondit Ankleada. Montre-moi le chemin et je le suivrai.
L’ange la regarda et reprit :
– Tu vas partir tout de suite pour la mer.
– La mer, s’étonna Ankleada. Qu’est-ce que la mer?
– La mer est une immense étendue d’eau, comme tu n’en as jamais vue. Va la trouver et lorsque tu seras près d’elle, demande-lui de te fabriquer un collier d’écume. Mais attention : lorsqu’elle te l’aura donné, tu devras le porter autour de ton cou sans jamais ne plus l’enlever. Sans quoi, le charme sera rompu et la sécheresse envahira à nouveau le royaume de tes parents. Et sache, ajouta l’ange, que si le charme est rompu, la mer ne te délivrera pas de nouveau collier, ni à qui que ce soit d’autre, avant que ne soit passée une période de mille ans.
– Mais comment sortir d’ici ? demanda Ankleada en montrant les serrures qui verrouillaient la porte.
– Ne t’ai-je pas demandé de me faire confiance ? lui répondit l’ange d’un ton sévère.
Ankleada baissa la tête. L’ange continua :
–  Comme j’apparais dans ton songe à présent, je suis apparu dans le songe de Lapis, le jeune homme qui s’occupe de servir tes parents. Il va venir bientôt pour apporter une tisane au soldat qui garde la porte de ta chambre. Dans cette tisane, je lui ai fait mettre une herbe qui provoque le sommeil ; le soldat s’endormira aussitôt après l’avoir bue. Lapis ouvrira alors la porte de ta chambre et tu pourras sortir et t’échapper. Descends très vite les escaliers, sors de la tour, quitte l’enceinte du château et cours devant toi en suivant l’étoile la plus brillante de la constellation de la Cible, celle que l’on appelle Pélagia. Tu trouveras sur ton chemin subsistance et lieux de repos jusqu’à ce que tu atteignes la mer ; je m’en charge. Il te faudra sept jours et sept nuits pour y arriver. Le jour, tu suivras la route imaginaire qui croise le soleil à l’angle droit de son plus haut point dans le ciel. La nuit, tu suivras l’étoile Pélagia de la Cible. Lorsque tu te reposeras, tu écouteras ce que tes rêves ont à te dire. Es-tu prête ?
Sans attendre la réponse d’Ankleada, l’ange s’évapora brusquement et tout aussi brusquement, la jeune fille se réveilla en sursautant, entendant le bruit des verrous qui glissaient : Lapis, le jeune homme au service de ses parents, venait d’entrer dans la chambre. Il avait un visage très doux et ses grands yeux ainsi que ses fines mains avaient déjà auparavant attiré l’attention d’Ankleada qui l’aimait secrètement. Et ce soir, devant l’urgence de la situation et le danger qui devenait presque palpable, sa présence prenait encore plus de consistance et provoquait des impressions d’autant plus fortes dans le cœur d’Ankleada.
– Dépêche-toi, Ankleada, lui lança-t-il. L’ange m’a dit que le gardien ne tarderait pas à se réveiller. Puis, sortant de sa poche un objet de couleur bleu foncé, il lui dit encore :
– Voici une pierre que l’ange m’a fait déterrer pour toi : elle possède un pouvoir magique. Ne l’utilise qu’en cas de danger extrême.
Il lui glissa la pierre dans la main et reprit :
– Je t’accompagne jusqu’à la sortie de l’enceinte pour faire diversion : je ferai le somnambule afin de détourner l’attention de la garde et ainsi tu pourras passer la porte et t’enfuir. Pars, et reviens vite avec le collier d’écume.
– Comment sais-tu que je dois aller chercher un collier d’écume ? s’enquit alors Ankleada.
– L’ange m’a tout raconté dans mon rêve, répondit le jeune homme. A présent, file, vite !
Et le garçon, lui prenant la main, descendit rapidement les escaliers avec elle.

Une fois Ankleada hors de l’enceinte du château, elle se mit à courir à perdre haleine. Elle courut longtemps, longtemps, aussi longtemps que son souffle et ses jambes le lui permettaient, jusqu’au matin, suivant l’étoile Pélagia de la constellation de la Cible. Là, elle se sentit soudain très fatiguée et avisant une cabane, elle s’en approcha. Une plume était accrochée sur la porte : Ankleada comprit que c’était un signe de l’ange et qu’elle pouvait donc y entrer sans danger. Dans la cabane, Ankleada trouva sur une table de quoi boire et manger ; à côté de la table, un lit pour y dormir. Elle se restaura et à peine son repas terminé, elle s’écroula sur le lit et s’endormit comme une pierre. Et durant son sommeil, elle fit un rêve :

elle était assise à une grande table de fête qu’on avait dressée dans un pré, couverte de boissons rafraîchissantes et de mets délicats. Beaucoup de gens étaient attablés et buvaient et mangeaient avec force rires et réjouissances. Certains chantaient et jouaient des mélodies aux harmonies inconnues sur des instruments de musique à vents et à cordes, accompagnés de tambours ; d’autres s’embrassaient et dansaient. Elle portait une magnifique robe blanche et à côté d’elle était assis Lapis, habillé d’un costume du même bleu que le manteau de l’ange qui l’avait visitée et brodé du même or. Au pied d’un arbre se trouvaient trois femmes sur un banc, assises devant une tapisserie qu’elles étaient en train de tisser. L’une d’entre elles préparait des fils qu’elle déposait dans une grande corbeille en osier ; la deuxième les démêlait et la troisième puisait dans la corbeille et tissait l’ouvrage. Cette tapisserie racontait son histoire, à elle Ankleada, l’histoire de la jeune fille au collier d’écume. Devant les femmes se tenait l’ange qui les instruisait sur les formes et les couleurs à donner aux événements à conter. De temps en temps, il se tournait vers Ankleada et la regardait comme pour lui demander quelle direction donner à l’histoire. Car si les femmes tissaient, Ankleada avait cependant toujours la liberté de choisir le sens de son histoire.

Lorsqu’elle se réveilla à la tombée du jour, elle sut qu’il en serait ainsi tout le long de son voyage : en faisant confiance à l’ange, elle trouverait toujours, sous une forme ou sous une autre, un endroit pour boire, manger et se reposer. En revanche, c’était à elle de trouver le chemin qu’elle devait suivre, en continuant de se reposer sur l’étoile Pélagia de la constellation de la Cible. Et c’est ainsi qu’après sept jours de voyage, Ankleada arriva au bord de la mer.

Il fallut alors beaucoup de courage à Ankleada pour obtenir de la mer que celle-ci lui donnât le collier d’écume. Elle dû entreprendre de nombreux travaux, visiter des contrées inaccessibles, engager des combats terribles et répondre à des énigmes insolubles. Elle dut abandonner tout ce qu’elle possédait et croyait posséder. Et même ce qu’elle ne possédait pas. Mais à la fin de ces pénibles et harassants travaux -qui sont contés dans d’autres histoires-, la mer lui remit le collier d’écume en lui disant :
– Souviens-toi de ne jamais le laisser quitter ton cou, sans quoi, le royaume de tes parents redeviendrait un désert pour mille ans.
Ankleada promit à la mer d’y prendre garde et la remercia en exécutant devant elle une salutation spéciale qu’elle avait apprise au cours de ses précédents périples. Puis elle la quitta, le collier d’écume dansant autour de son cou.

Or, sur le chemin du retour, au sortir d’un virage du sentier caillouteux qu’elle suivait, Ankleada se retrouva soudain face à face avec le serpent Olgouïr. Il surgit tout à coup, se dressant devant elle, menaçant. Sa large queue était enroulée sous son cou puissant et il faisait tourner sa tête au-dessus de celle d’Ankleada, laissant siffler sur sa langue un vent terrible, comme provenant des cavernes infernales de la terre.
– Comment as-tu osé me défier, lança-t-il plein de colère à la jeune fille. Te crois-tu donc assez forte pour ainsi te refuser à moi ?
Puis, fixant de ces yeux hypnotiques le collier qui dansait autour du cou d’Ankleada, il rugit :
– Je pourrais t’arracher ce collier, si je le voulais. Mais avant de te l’arracher, ajouta-t-il avec méchanceté, je ne peux résister au plaisir de t’apprendre que ton jeune amoureux, Lapis, est enfermé dans la tour du château et qu’il sera ce soir exécuté pour t’avoir aidé dans ta fuite.
Il laissa un temps pour permettre à Ankleada de sentir la terreur monter en elle à l’idée de savoir Lapis mis à mort puis reprit d’un ton cynique :
– Aussi, je te laisse une chance : donne-moi le collier et je te ramènerai au château avant ce soir pour lui laisser la vie sauve. Toi et moi serons mari et femme et lui nous servira de valet jusqu’à la fin de ses jours ! Ha, ha, ha !
Et il éclata d’un rire horrible.
Ankleada fut prise de panique ; elle était comme tétanisée.
– Allons, continua Olgouïr  sur un ton mielleux, donne-moi ce collier, ma femme, mon épouse adorée… !
Comme Ankleada ne bougeait pas, le serpent se redressa alors en arrière et hurla :
– Puisque tu ne me le donnes pas, je vais donc te l’arracher.
Et il se jeta sur la jeune fille.

Au même moment, Ankleada sentit qu’elle serrait, sans rendre compte, quelque chose dans sa main. C’était la pierre que Lapis lui avait donnée. En un éclair, elle se souvint que Lapis lui avait dit que la pierre était magique. “Si cette pierre est vraiment magique, alors qu’elle me transforme en aigle”, pensa-t-elle au fond d’elle-même.
Et alors que le serpent allait lui arracher le collier, la jeune fille, transformée en aigle, s’éleva dans les airs et échappa à l’affreux reptile. Puis, planant au-dessus d’Olgouïr , l’aigle fondit sur le serpent et le terrassa, lui plantant ses griffes dans le corps et lui arrachant la tête avec son bec tranchant et acéré. Alors, laissant les reste du serpent sous le soleil qui allait les brûler, il s’envola et rentra en direction du château, le collier autour de son cou de plumes et la pierre dans son bec.

Quand l’aigle arriva au-dessus du château, la reine, le roi et les habitants prirent peur car le rapace était menaçant. Tous pensaient que c’était le serpent qui s’était transformé et qui venait pour se venger d’eux. Mais l’aigle alla directement vers la tour et d’un coup d’aile, il brisa le toit et se posa sur le bord du mur, faisant signe à Lapis qui y était retenu prisonnier de monter sur son dos. Le jeune homme monta à califourchon sur le dos de l’aigle qui prit alors son envol et vint se poser au milieu de la cour du château. Tous étaient stupéfaits. Lapis descendit. Il avait compris, en voyant la pierre dans le bec de l’aigle, que c’était Ankleada qui s’était transformée. Il prit alors la pierre du bec de l’aigle, s’avança vers la reine et le roi et leur dit :
– Votre fille a ramené l’eau dans le royaume et nous a débarrassés du serpent. Aimeriez-vous à présent la revoir ?
– Bien sûr, répondirent-ils. Peux-tu faire en sorte qu’elle soit à nouveau parmi nous ? Nous regrettons tellement de l’avoir ainsi maltraitée.
– Si je la ramène, dit alors Lapis, me la donnerez-vous en mariage ?
– Oui, répondirent-ils. À condition qu’elle veuille bien de toi pour époux.
Alors Lapis serra la pierre dans sa main et dit à l’aigle :
– À présent, redeviens Ankleada, la jeune fille que j’aime et que je veux prendre pour épouse.
Et l’aigle disparu, laissant apparaître la jeune fille au collier d’écume.

Et le collier dansait autour de son cou.

La reine, le roi, tous les habitants se réjouirent alors et le mariage fut organisé pour le soir-même. Ankleada et Lapis devinrent la reine et le roi d’un royaume fertile et verdoyant et leur descendance allait y régner pour plus de mille ans.