Il y a de cela très longtemps, à une époque où les formes des terres émergées du globe étaient différentes de celles qu’elles dessinent aujourd’hui, vivait sur un continent appelé Perlanie, un petit garçon que ses parents avaient prénommé Gondhāmā, ce qui dans leur langue signifiait celui dont les ailes poussent.

Un soir, alors que son fils était âgé de six ans à peine, le père de Gondhāmā lui avait lu une histoire extraordinaire à propos d’un homme qui voyageait en tapis volant. Cette histoire racontait que l’homme parcourait des distances immenses pour se renseigner sur le mode de vie des habitants de Perlanie, leurs habitudes, leurs chants, les paroles de leurs prières, ceci afin de rassembler dans un imposant et précieux ouvrage, toutes les traditions de la culture de ce merveilleux continent. Or, ce qui intéressa immédiatement Gondhāmā dans cette histoire, ce n’était pas tellement l’ouvrage ni ce qu’il contenait, mais bien le tapis volant. Comme il aurait voulu voyager ainsi au-dessus de la foule et des montagnes, se déplaçant à la vitesse de l’éclair en épatant toute la population qui au-dessous de lui l’aurait admiré en tapant des mains!
L’idée de posséder un tapis volant ne le lâcha plus. Elle occupait son esprit jour et nuit: le jour, il cherchait par quel moyen il serait possible pour lui de se procurer une telle merveille; la nuit, il rêvait de ses voyages en tapis volant, après avoir entendu son père lui raconter pour la millième fois cette histoire qu’il réclamait chaque soir avant de s’endormir.

Parvenu à l’âge de huit ans, Gondhāmā décida de se rendre chez son grand-père, un des plus grand teinturier du pays, qui fournissait en laines et en soies de couleurs singulières et très prisées, les plus grands artisans fabricants de tapis. Gondhāmā se dit que ce grand-père devait bien connaître, parmi ses clients renommés, un homme ou une femme qui soit capable de fabriquer un tapis volant. Le village où le grand-père de Gondhāmā habitait se situant à plusieurs heures de marche, Gondhāmā, pour s’y rendre, remplit sa musette d’un demi pain et d’un gros morceau de fromage de brebis, de quelques figues et d’une gourde d’eau. Il dit au-revoir à ses parents et se mit en chemin à peine le soleil levé.

Gondhāmā marcha toute la matinée et un peu avant que notre astre n’arrive à son plus haut point dans le ciel, il aperçut enfin le village de son grand-père. Il se dirigea alors vers l’échoppe qu’occupait le vieil homme et le trouva debout devant la porte, qui tirait sur une longue pipe des petites bouffées de fumée à l’odeur âcre et épicée. À la vue de son petit-fils, le grand-père se réjouit et lança à l’enfant:
– Sois béni et aimé de notre protecteur à tous, toi qui a fait tout ce chemin pour venir me voir
– Bonjour, grand-père, répondit joyeusement Gondhāmā. Je suis bien heureux d’être enfin arrivé.
– Embrasse-moi et assieds-toi donc sur cette chaise, dit le grand-père.Tu dois être fatigué.
Gondhāmā s’assit sur une chaise qui était posée devant le mur de la maison tandis que le grand-père se laissait tomber dans un fauteuil en osier sur lequel était posée une couverture de laine teinte d’orange et de rouges et finement brodée d’or.
– Eh bien, demanda le grand-père. Que me vaut le bonheur de ta visite
– Grand-père, répondit Gondhāmā. Je suis venu te voir pour que tu m’enseignes le secret des tapis volants.
– Le secret des tapis volants, répéta le grand-père. Et une très légère vague passa doucement sur ses lèvres, les soulevant comme si l’aile d’une hirondelle était venue les effleurer.
– Oui, reprit Gondhāmā. Toi qui connaît les plus grands artisans du pays, tu dois bien savoir comment fabriquer un tapis volant?
Le grand-père prit un temps, puis, posant son regard sur les yeux de son petit-fils, il lui dit:
– Bien sûr que je connais ça. J’en possède moi-même un dans ma maison.
– Chic alors, s’enthousiasma Gondhāmā. Allons, grand-père, emmène-moi faire un tour.
Le grand-père se leva, entra dans sa maison et en ressortit presque immédiatement avec un vieux tapis usé et passablement défraîchi. Il le posa par terre, devant Gondhḁmȃ qu’il invita à s’asseoir dessus. Gondhāmā ne se fit pas prier et une fois assis sur le tapis il demanda à son grand-père de lui apprendre la formule magique pour que le tapis s’envole
– Et instruis-moi également sur la manière de le diriger, ajouta Gondhāmā. Je veux pouvoir aller partout et aussi haut que je le veux.
– Oh, répondit le grand-père, mais il n’y a pas de formule magique, il suffit que tu fermes les yeux et que tu me promettes de ne pas les ouvrir. Le tapis saura aller tout seul là où tu le désires. Ce qui est essentiel, c’est que tu gardes bien les yeux fermés. C’est le secret: si tu les ouvres, le tapis tombera instantanément sur terre et tu risques alors de te faire très mal.
Gondhḁmȃ ferma alors les yeux et aussitôt il sentit sous ses fesses le tapis se mettre à bouger, puis s’élever, le secouant un peu de droite et de gauche. Toujours les yeux fermés, Gondhḁmȃ entendit son grand-père lui demander de bien rester en place et de lui décrire les images qui apparaissaient sur ses paupières closes.
– Eh bien, dit Gondhāmā, pas grand chose: c’est un peu rouge, rouge foncé et brun. Il y a des formes qui se déplacent.
– Bien, dit le grand-père. Concentre-toi encore un peu et lorsque ce sera plus net, dis-mois ce que tu vois.
Gondhḁmȃ se concentra comme le lui demandait son grand-père. Il sentait à présent un léger courant d’air sur son visage. Le tapis s’était un peu stabilisé et le secouait moins. Mais au bout de quelque minutes, alors qu’il ne voyait toujours rien de bien précis, et n’y tenant plus, Gondhāmā décida de désobéir à son grand-père et souleva très légèrement ses paupières afin de voir le ciel et le paysage. Il aperçut alors face lui la tête d’un chameau qui lui soufflait dessus. Il prit peur et ouvrit alors grands les yeux: il vit le chameau tout entier devant lui. Le tapis était toujours sur le sol et le grand-père, qui le tenait par chacun de ses angles, le faisait doucement remuer
– Mais, s’écria alors Gondhāmā dans un élan de colère mêlée de tristesse. Mais je ne vole pas! C’est toi grand-père, qui me trompe en secouant le tapis et en laissant le chameau me souffler dessus!
– Ah ça! lui répondit alors le grand-père en faisant semblant d’être fâché. Mais ne t’avais-je pas dit de fermer les yeux et qui si tu les ouvrais, tu risquais de te faire mal?

Gondhāmā était fâché. Le grand-père riait et, après un moment, il prit son petit-fils dans ses bras et lui dit gentiment:
– Tu sais à présent que les seuls tapis volants que je sache fabriquer sont ceux qui se pilotent les yeux fermés. Mais maintenant que tu es assez grand pour les ouvrir, je peux te montrer un autre secret, si tu veux. Un secret qui te seras bien plus utile pour toute ta vie qu’un tapis volant.
– Uhmmm, et quel est ce secret? demanda Gondhāmā un brin renfrogné.
– Ce secret, c’est celui qui permet de produire les couleurs les plus pures et les plus merveilleuses pour confectionner tapis et vêtements. C’est le secret des teinturiers et si tu veux, je te l’enseignerai. Bien sûr, poursuivit-il, il te faudra pour ça de la patience et du travail. Mais si tu le désires, tu connaîtras l’art des couleurs et tu deviendras le plus grand teinturier de Perlanie.
Gondhāmā dévisagea son grand-père, se leva, puis regarda le tapis sur lequel il était assis juste avant. Il dit alors au grand-père:
– Et celui-ci, il ne volera donc jamais?
Le grand-père souleva le tapis et le lança de toutes ses forces en l’air. Le tapis s’éleva et retomba dans un beau nuage de poussière.
– Si! tu vois bien qu’il vole! Et il éclata de rire. Bon, je te l’accorde, il ne vole pas aussi bien que l’hirondelle. Mais un tapis n’est pas fait pour voler.
Le grand-père attendit encore un moment puis dit à Gondhāmā:
– Alors, essence de ma vie, veux-tu apprendre le métier de teinturier?
Gondhāmā attendit un moment puis répondit
– D’accord, grand-père, je veux bien. Apprends-moi l’art des couleurs.
Et tous deux rentrèrent dans l’atelier du grand-père pour la première leçon; le grand-père heureux d’avoir trouver en son petit-fils un digne successeur auquel il pourrait transmettre ses secrets et Gondhāmā se promettant d’arracher au vieil homme toute la vérité sur les tapis volants et d’en fabriquer un vrai une fois qu’il aurait appris toutes les adresses du métier de teinturier.