Il y avait, dans une plaine d’Asie, très loin de chez nous, dans des steppes que nul n’ose traverser de peur de ne jamais retrouver son chemin, un tigre majestueux qui régnait sur le pays sans partage. Tout lui était soumis, les plantes comme les animaux, mais aussi les pierres et le sable et, selon les sorciers de la région, l’esprit de la montage lui-même.
Son pelage était somptueux, sa puissance terrible.

Or, dans une montagne qui surplombait cette plaine, vivait un roi dont la fille, la très belle et gentille princesse Jadaïne, était tombée gravement malade. Les plus éminents médecins étaient venus à son chevet pour la soigner et le diagnostic qu’ils avaient posé était sans appel : la princesse était atteinte d’une maladie rare et mortelle que seule une potion spéciale pouvait soigner.

– Eh bien, dit alors le roi aux médecins, allez vite préparer cette potion et donnez-en à boire à ma fille, afin qu’elle guérisse et ne meure pas !
Les médecins se regardaient les uns les autres, d’un air gêné.
– Allons, dit le roi en colère, qu’attendez-vous ?!
– C’est que…commença un médecin.
– C’est que ? reprit le roi menaçant.
– C’est que pour préparer cette potion, il est indispensable de faire fondre dans sa préparation un long poil de la moustache du terrible tigre qui règne sur les steppes de la plaine.
Le roi frémit. Puis il se reprit et dit :
– Très bien, je vais demander à mes plus valeureux guerriers si l’un d’entre eux veut bien relever ce défi. En échange de cette prouesse, je lui donnerai ma fille en mariage.

Le roi réunit alors ses plus vaillants guerriers et demanda lequel d’entre eux serait assez courageux pour aller arracher au tigre un poil de ses moustaches, en échange de quoi il lui donnerait la main de sa fille. Mais personne ne se proposa, tant l’idée d’aller affronter le terrible félin les saisissait d’effroi. La jeune princesse était pourtant de toute beauté et la perspective de devenir roi de ce riche royaume paraissait plus que séduisante. Mais le prix à payer semblait par trop élevé.
– Eh bien! dit le roi. Il n’y a donc que des poltrons parmi mes plus fidèles serviteurs?
Aucun des soldats n’osa relever la tête; ils étaient tous pleins de honte et de remords mais pas un seul d’entre eux ne voulait se risquer dans cette aventure qu’ils jugeaient tous perdue d’avance.

Tous, sauf un: c’était un petit page, très jeune, presque encore un enfant. Il s’avança alors vers le roi et lui dit:
– Moi je bien y aller.
– Toi? fit le roi étonné. Mais tu n’es encore qu’un enfant. Tu n’y penses pas.
– Je vous dis que veux y aller et que je reviendrai vainqueur. Et j’épouserai la princesse.
Le roi partit d’un grand éclat de rire puis lui répondit:
– Même si tu parvenais à ramener un poil de la moustache de ce tigre, comment un jeune garçon tel que toi pourrait-il épouser ma fille ? Tes joues sont encore pleines des rayons de lune qui ont vu ta mère te mettre au monde.
Le page ne se vexa pas et dit au roi:
– Laissez-moi y aller, je vous le demande une troisième fois. Et vous verrez que vous serez bien étonnés.
– Fort bien, dit alors le roi. Après tout, si tu veux mourir, vas-y. Nous attendrons trois semaines. Si après ce temps tu n’est pas revenu, nous te considérerons comme mort et un autre devra te remplacer pour ramener ce poil si précieux.
– Avant de partir, dit alors le page, j’ai besoin d’un bouclier bien poli et brillant.
Le bouclier lui fut donné et le page s’en alla, ne prenant avec lui que quelques fruits et une gourde remplie de l’eau de la source du royaume.

Arrivé dans la steppe, un corbeau demanda au jeune page ce qu’il venait faire ici.
– Je viens voir le tigre et lui arracher une de ses moustaches, répondit le page.
– Ah tiens, fit le corbeau un peu étonné. Est-ce que sa majesté des steppes voudra seulement te croquer? Tu n’es qu’un tout petit paquet de viande. Et il éclata de rire.
– Contente-toi de me mener à lui, répliqua doucement le page; je me débrouillerai bien ensuite.
Le corbeau s’envola et le page le suivit. Le petit page marcha plusieurs jour sans ne jamais quitter le corbeau du regard et, après une semaine, il arriva vers le lieu où le tigre avait son repère. Le petit page s’approcha alors du fauve et lui dit:
– Je suis venu pour te prendre un poil de ta moustache.
Le tigre n’en croyait pas ses oreilles. Comment un aussi petit bonhomme osait-il prétendre lui prendre quoi que ce soit?
Le jeune homme tendit alors le bouclier au tigre et lui dit:
– Regarde-toi. Comment te trouves-tu?
– Ma foi, répondit le tigre, je suis le plus beau de tous les animaux. Et toi, tu vas te faire manger comme apéritif. Aussi sec, il bondit sur le jeune garçon, la gueule grande ouverte, prêt à l’avaler tout cru.
Le petit page tendit alors à nouveau le bouclier face à la tête du tigre, qui lorsqu’il aperçut le reflet de son museau féroce sur la surface d’argent fut si effrayé, qu’il tomba évanoui au pied du page. Le garçon regarda alors le tigre qui ne bougeait plus et, délicatement, il arracha un long poil de ses moustaches et le glissa dans sa besace. Puis, il se remit en route pour rentrer au palais du roi.

Le voyage dura une bonne semaine et durant cette semaine, le jeune page se mit à grandir très rapidement, si rapidement que lorsqu’il arriva au palais du roi, il était devenu un fort et beau jeune homme.
Lorsqu’il arriva au château, tout le monde accouru, pensant qu’il n’avait pas osé aller vers le tigre. Mais à la stupéfaction de tous, le page sortit le poil de moustache de sa besace et le donna aux médecins. Ceux-là préparèrent immédiatement la potion, y firent fondre le poil et la donnèrent à boire à la princesse qui fut guérie instantanément.

Le jeune homme se tourna alors vers le roi et lui dit:
– Eh bien, je crois que j’ai gagné la main de la princesse, n’est-ce pas?
Le roi le toisa sans dire un mot puis, après un long moment, répondit:
– Oui, je l’ai promis. Mais pour autant qu’elle soit elle d’accord de t’épouser.
La princesse s’approcha du jeune homme et l’embrassa sur la joue, montrant par ce geste qu’elle le voulait bien pour époux. Puis elle lui demanda:
– Mais dis-nous, comment as-tu pu arracher au si féroce tigre un poil de sa moustache ?
Le jeune homme lui tendit alors le bouclier et lui dit:
– Je lui ai simplement montré son vrai visage et il n’a pu le supporter. Il s’est évanoui et j’en ai profité pour lui arracher le poil.
La princesse se regarda alors dans le bouclier et dit:
– Je te veux bien pour mari. Et suspendons dans notre salon ce beau bouclier afin de toujours nous rappeler, et en toute circonstance, l’image de notre vrai visage.