Un conte de la Légende de la jeune fille au collier d’écume

Introduction

Après qu’elle se fût enfuie du royaume de ses parents, Ankleada marcha durant sept jours et sept nuits. Comme l’ange qui l’avait visitée en rêve le lui avait promis, elle trouva régulièrement sur son chemin de la nourriture et des abris pour se reposer. Devant chaque abris, Ankleada trouvait une plume que l’ange avait déposée, signe lui indiquant qu’elle pouvait s’arrêter en toute quiétude. Le jour, elle suivait la route imaginaire qui croise le soleil à l’angle droit de son plus haut point dans le ciel. La nuit, elle suivait l’étoile Pélagia de la Cible et lorsqu’elle sommeillait, elle demeurait attentive à ce que ses rêves avaient à lui dire.

La première nuit, Ankleada la passa dans une cabane et fit un rêve qui est conté dans le conte original de la Jeune fille su collier d’écume.

À la fin de sa deuxième journée de marche, elle aperçut une plume d’ange devant une caverne. Quand elle y pénétra, elle trouva, cachés derrière une pierre, une cruche d’eau et une miche de pain ainsi que des fruits secs. Ankleada, après avoir bu l’eau de la cruche et mangé les fruits et le pain, alla se coucher sur une natte qui était posée un peu plus loin sur le sol et s’y endormit. Elle fit alors le rêve suivant :

Rêve du deuxième sommeil

Ankleada se trouvait quelque part dans le ciel, parmi de gros cumulus blancs. Elle se tenait comme suspendue au-dessus de la terre et regardait vers le bas. Elle voyait au-dessous d’elle les nuages qui allaient et venaient au gré des vents qui les poussaient et les faisaient danser. Puis les nuages s’écartèrent et Ankleada vit alors une immense étendue d’eau qui s’étendait à perte de vue. L’eau reflétait le bleu du ciel et, à soudain, durant quelques secondes à peine, Ankleada aperçut le reflet de son visage qui couvrait toute la surface de la mer. L’image de son visage était immense, si grande qu’Ankleada en reçut une impression très forte. Toujours dans ce rêve, Ankleada vit, en regardant  dans la direction où le soleil pointe à l’aurore, une plage de sable fin, ocre, sur laquelle se tenait debout un enfant, un clé d’or à la main. Il semblait attendre quelqu’un.

Ankleada fût alors réveillée par les rayons du soleil qui s’étaient glissés dans la caverne et venaient frapper son visage. Elle se leva en pensant : « ce que j’ai vu dans mon rêve est certainement la mer dont m’a parlé l’ange ». En revanche, elle ne savait pas qui était l’enfant (il lui semblait que c’était un jeune garçon) qui attendait sur la plage avec cette clé en or dans sa main.

À côté de sa natte, Ankleada trouva la cruche pleine d’eau fraîche ainsi que des fruits et un peu de lait. Elle reprit son chemin, suivant la direction que l’ange lui avait indiquée. De jour, en l’absence de l’étoile, il s’agissait de suivre la ligne imaginaire qui croise la route du soleil à son plus haut dans le ciel.

Ankleada marcha tout le jour plus une partie de la nuit, accompagnée de l’image de son visage, immense, qui recouvrait la surface la mer, celle qu’elle avait vue en rêve et qui ne lâchait plus, jusqu’à ce qu’elle aperçoive enfin une plume, signe de repos et de nourriture.

La plume se trouvait devant une étable. Elle poussa la porte et entra en se frayant un passage au milieu des animaux et se dirigea vers un banc sur lequel étaient posés une bouteille d’eau claire ainsi qu’un panier garni de victuailles appétissantes. Éreintée par sa longue journée de marche, elle se coucha dans la paille, juste à côté du banc et s’endormit. Ce fût sa troisième nuit et durant cette troisième nuit, elle fit à nouveau un rêve.

Rêve du troisième sommeil

Ce rêve ressemblait au rêve qu’elle avait fait la nuit précédente : Ankleada était à nouveau comme suspendue dans le ciel. Mais cette fois, elle était jambes en haut et tête en bas, comme suspendue par les pieds quelque part à la voûte céleste. Elle observait ce qui se passait au-dessous d’elle. Cette position qui, dans la vie réelle, aurait pu être plutôt inconfortable, ne l’était pas du tout dans le rêve. Elle observait. Ce qu’elle voyait était à nouveau cette grande étendue d’eau qu’elle appelait à présent « mer », assurée que c’était bien de la mer qu’il s’agissait. Cette mer était plutôt calme et sur sa surface roulait une grande sphère, qu’on aurait dit comme gonflée de gaz et qui se promenait au gré des flots en sautillant sur les vagues. Lorsqu’elle regarda en direction du soleil levant, Ankleada aperçut à nouveau la plage. L’enfant s’y trouvait toujours et se tenait toujours debout. À présent, il lançait la clé d’or en l’air, s’amusant à la faire tourner puis la rattrapant pour la relancer de plus belle. La sphère semblait tantôt s’en approcher, tantôt s’en éloigner, sans  prêter attention à l’enfant. Ankleada avait l’impression de s’étirer, ses pieds restant accrochés au ciel et son visage se rapprochant de plus en plus de la mer, si proche que les vagues venaient lui caresser les joues et les mouiller.

Elle se réveilla alors brusquement et constata qu’un petit veau était en train de lui lécher le visage. Elle se redressa et entendit la voix d’une femme qui riait en regardant ce tableau, puis Ankleada découvrit le visage accueillant et empli de grâce de la fermière.
– Que fais-tu donc ici ? questionna la fermière avec douceur . Il ne me semble pas t’avoir déjà vue au village
– Je suis juste venue pour la nuit ; j’étais très fatiguée, répondit Ankleada
– Et où vas-tu comme ça ? demanda alors la fermière
– Je vais voir la mer, répondit Ankleada
– Tu vas voir la mer, répéta la fermière avec dans sa voix une pointe d’étonnement
– Oui, reprit Ankleada. J’ai quelque chose de très important à lui demander
– Ah, fit la femme avec à présent de l’intérêt pour ce qu’Ankleada lui disait. Et qu’as-tu de si important à demander à la mer ?

Ankleada hésita un instant puis lui répondit
– Je préfère ne pas vous le dire. C’est une sorte de secret.
– Alors si c’est un secret, je retire ma question, lui dit la fermière en souriant. Veux-tu venir à la ferme prendre un petit-déjeuner ? Tu y sera plus à l’aise que dans cette étable.
Voyant Ankleada qui hésitait à nouveau, la fermière ajouta alors, montrant le petit veau qui lui avait léché le visage
– À moins que tu ne préfères téter sa mère. Et elle se remit à rire en sortant de l’étable.
Ankleada alla à la ferme et mangea des galettes que la fermière avait préparées, but un lait chaud et, une fois rassasiée, prit congé d’elle en la remerciant
– Bon voyage, lança la fermière à Ankleada alors qu’elle se remettait en route en direction de la mer. Et reviens me voir lorsque tu auras trouvé ton secret.

Ankleada marcha encore toute la journée qui était la quatrième journée de son voyage pour aller trouver la mer. Elle marcha jusqu’au crépuscule qui fait le ciel se teindre en rose, puis en rouge, puis, lorsque les étoiles se mettent à scintiller, se laisser se perdre dans la profondeur de son immensité, laissant la place à l’obscurité la plus profonde. Elle se trouvait alors sur un chemin qui longeait une vigne. En haut de ce chemin se trouvait une petite bâtisse en pierres et sur la porte de la bâtisse, Ankleada reconnut le signe à présent familier que lui laissait l’ange pour lui indiquer un endroit de repos : une plume tirée d’une de ses deux belles ailes. Ankleada entra dans la maisonnette, s’assit sur un banc et trempa du pain qui se trouvait sur la table dans une délicieuse huile d’olive qui reposait dans une belle cruche de terre cuite. Puis elle mangea des figues et termina son repas avec un morceau de fromage au lait de brebis. Elle ferma bien la porte et alla se coucher sur un matelas qui l’attendait au fond de la pièce. Elle se préparait à passer sa quatrième nuit et, fermant les yeux, se laissa entraîner dans un sommeil profond. Vers la fin de la nuit, Ankleada fit le rêve suivant :

Rêve du quatrième sommeil

Elle marchait dans un désert de pierres et de dunes et tenait dans sa main la clé d’or qu’elle avait vue dans ses rêves précédents. Derrière elle, très loin, roulait sur les dunes une sphère très lisse et noire. Elle savait que la sphère roulait derrière elle, mais elle ne la voyait pas. Ou plutôt, elle la voyait, mais dans une dimension différente de celles dans lesquelles nous vivons habituellement. Une dimension qui n’existe que dans nos rêves. Au bout d’un moment, elle sut que c’était à présent le bon moment pour elle de se retourner et de regarder la sphère. Elle se retourna donc et vit la sphère tout près d’elle, juste à côté d’elle. Elle savait que cette sphère avalait tout ce qui passait à sa proximité et le retenait sans ne plus jamais rien laisser sortir. Même la lumière restait prisonnière de la sphère. Ankleada se dit alors que si la sphère retenait la lumière, son intérieur devrait être très lumineux, extrêmement lumineux, puisque la lumière y était retenue. Il devait y avoir un feu semblables à des milliards de soleils. Puis elle regarda la clé d’or et comprit que la clé était faite de la lumière retenue dans la sphère. Ensuite, le jeune garçon arriva et tendit la main à Ankleada pour qu’elle lui rende la clé. Ankleada la lui donna et le jeune garçon sauta dans la sphère qui les engloutis, lui et la clé d’or.

Ankleada se réveilla. Elle reprit sa marche en direction de la mer. Comme l’ange le lui avait dit, elle aurait à marcher sept jours entiers et c’est bien durant sept jours entiers qu’Ankleada marcha en direction de la mer. Elle trouva à la fin de chaque journée un endroit pour se reposer et se restaurer et de quoi dormir et dans chacun de ses sommeils, elle fit un rêve. Lors de son cinquième sommeil, elle fit le rêve suivant :

Rêves des cinquième et sixième sommeil

Elle se tenait debout sur le sable, au bord de la mer, et le soleil se levait sur l’horizon. La sphère noire était devant le soleil, comme une pupille dilatée. Ankleada regarda ses pieds et remarqua que l’eau venait les mouiller. Puis elle regarda à nouveau vers l’horizon et vit que la sphère noire avalait le soleil.

Ankleada marcha tout le jour qui suivi ce cinquième rêve et la nuit, elle fit le rêve suivant :

Elle rentrait dans un miroir en tenant dans une de ses mains une coupe pleine d’eau et elle n’arrivait pas à entrer dans le monde du miroir car un de ses pieds restait coincé dans la glace. Elle voyait cependant le monde de derrière le miroir, peuplé d’animaux terrifiants et indifférents. L’un d’entre eux, un ours aux pattes anormalement longues l’aperçut et vint vers elle en ouvrant sa gueule. Ankleada versa l’eau de la coupe dans la gueule de l’ours et celle-ci prit feu.

Le septième jour de son voyage, Ankleada arriva près du bord de la mer. Elle aperçut d’abord la mer de loin, du haut d’une colline qu’elle venait de franchir. Ce qu’elle voyait était encore plus beau que dans ses rêves. Puis, descendant la pente de ce promontoire, elle alla à la rencontre de celle qui devait lui fabriquer le collier d’écume. La mer semblait proche mais se trouvait en réalité encore trop éloignée pour qu’Ankleada puisse l’atteindre avant la nuit. « Si j’arrive près de la mer durant la nuit, je risque de la déranger, et surtout de déranger ses rêves », se dit Ankleada. « Ne ferais-je pas mieux pas de m’arrêter et d’aller la trouver demain à l’aube ?». Alors qu’elle s’interrogeait, elle vit posée sur une fleur, une plume que l’ange avait laissée, une dernière plume, comme pour lui dire qu’elle pouvait faire halte et reprendre le lendemain, comme elle se le suggérait. En revanche, pas de lieu pour dormir, pas de quoi boire ni manger. Ankleada regarda autour d’elle et décida de dormir là où la plume était déposée et de ne ni boire ni manger. « Faire confiance à l’ange, même en ce dernier jour de marche des plus fatiguant », pensa-t-elle. Et elle s’endormit dans le parterre de fleurs, sous les étoiles qui veillaient. Durant son sommeil, elle fit un septième rêve :

Rêve du septième sommeil

Elle se voyait depuis le haut du ciel, endormie dans ce parterre de fleurs sur lequel elle venait de se coucher. L’ange était à côté d’elle et regardait également son corps endormi en souriant. Puis il tourna la tête vers elle et son visage devint à la fois triste et sévère. Puis il s’en alla, et tandis qu’il s’éloignait d’elle et se faisait de plus en plus petit en montant dans le ciel, les étoiles s’éteignirent une à une, laissant la voûte céleste dans un noir profond et impénétrable, une obscurité comme elle n’en n’avait jamais observée. Tout autour delle était si sombre qu’elle-même ne se voyait plus. Elle n’était plus que sensations.

La soif l’a réveilla. Le soleil était déjà haut dans le ciel et l’aube était passée depuis longtemps. Elle se remit en marche et, trouvant sur son chemin une rivière, s’y désaltéra. Elle était à présent tranquille, le ventre léger, la langue rafraîchie. C’était ce dont elle avait besoin pour entamer un dialogue avec la mer qui apparaissait à présent devant elle, majestueuse et pleine de la promesse de lui fabriquer le collier d’écume dont Ankleada avait besoin pour que l’eau coule à nouveau dans le royaume de ses parents.