Un peu après le début du monde, alors que les plantes et les animaux commençaient à se développer dans leur environnement, lui-même se transformant et s’actualisant au gré des besoins et du confort de sa faune et de sa flore, Opossum, qui vivait la plupart du temps au soleil, fit le constat que son ombre le suivait partout. Où qu’il aille, quoi qu’il fasse, elle était là, collée au sol, contre un mur, ou même sur les eaux du Lac. Impossible de s’en séparer.
Quand venait la nuit, la lumière du soleil que renvoyait la lune prenait le relai et l’ombre persistait, rendant à Opossum l’existence de plus en plus insupportable.
Il avait tenté de fuir, de courir le plus vite possible: rien n’y faisait, elle était encore et toujours là. Opossum avait même tenté de fermer les yeux, pensant que son ombre disparaîtrait quelques instants -puisqu’elle n’était là que pour l’embêter-, qu’elle devait bien devoir, elle aussi, se reposer un peu. Mais il avait demandé à Belette de veiller pendant qu’il dormait et elle lui avait confirmé que l’ombre était toujours présente.
Opossum n’en pouvant plus de cette situation qui le rendait insomniaque et qui allait finir un jour par avoir raison de son équilibre, décida d’aller trouver Créateur.

Lorsque Créateur vit arriver Opossum fatigué, le poil terne et sans épaisseur, les yeux dépolis et les pattes tremblantes, il s’inquiéta pour lui et lui demanda ce qui n’allait pas.
– C’est mon ombre, dit Opossum.
– Ton ombre? répéta Créateur d’un ton étonné.
– Oui, mon ombre, reprit Opossum. Elle me suit partout et ne me laisse jamais tranquille. J’aimerais que tu lui dises de me ficher la paix et de me laisser un peu seul. J’ai besoin de calme et de solitude pour réfléchir aux travaux nécessaires à la mise en place de mon existence. J’ai beaucoup de projets et pour les mener à bien, j’ai besoin de ne pas être constamment dérangé par cette ombre qui surgit à tout bout de champs sur mon chemin sans crier gare.
– Hummm, fit Créateur en tirant une bouffée sur le calumet qu’il venait d’allumer. Je comprends ton désarroi, Opossum. Il prit un temps et continua: et je connais bien un moyen qui te permettrait de ne plus voir ton ombre et ainsi, de ne plus être dérangé.
– Ah oui!? fit Opossum soudain prit d’une sursaut d’enthousiasme. J’étais certain que tu allais pouvoir m’aider!
– Seulement…, reprit Créateur, et il tira une nouvelle bouffée sur son calumet.
– Seulement? interrogea Opossum qui sentait déjà l’espoir perdre quelques degrés sur l’échelle de son enthousiasme.
– Seulement ce moyen est radical.
– Radical?
– C’est-à-dire que le seul moyen pour que ton ombre disparaisse et ne te gêne plus, ce serait d’éteindre Soleil ainsi que tous les astres qui nous envoient leurs éclats de lumière. Tout serait alors plongé dans l’obscurité et ton ombre serait mélangée et dissoute dans le reste de l’ombre du monde. Tu ne reconnaîtrais plus la tienne; c’est-à-dire qu’elle retournerait dans son état d’origine d’avant le début du monde, quand rien n’était encore séparé.
– Et alors, dit Opossum, je ne verrais plus où je vais, les amis que j’aime, ni ne pourrais me défendre contre ceux qui me veulent du mal?
– Non, tu ne les verrais plus avec tes yeux; mais vous vous cogneriez souvent, reprit Créateur sur un ton un peu malicieux, ce qui vous permettrait à la longue de vous reconnaître différemment. En revanche, poursuivit-il, plus personne ne verrait son ombre.
Opossum ne se sentait pas convaincu et resta silencieux.
Créateur tira alors une nouvelle et longue bouffée sur son calumet qu’il passa ensuite à Opossum et dit:
– Vois-tu, Opossum, j’ai également pensé à cela lorsque Soleil a émergé des boues d’avant le début du monde. J’ai vu que pour profiter de la lumière, il était nécessaire d’accepter l’ombre. C’est un peu comme un bâton, continua Créateur; il semble seul lorsqu’il apparaît, mais si tu regardes attentivement, tu constateras qu’il a toujours deux bouts.
Créateur reprit le calumet des pattes d’Opossum, le posa par terre et poursuivit:
– Qu’en penses-tu, Opossum: est-ce qu’il vaut mieux ne jamais voir son ombre et la laisser se dissoudre dans les ombres des autres et du monde ou alors l’accueillir et la laisser se distinguer pour, en contrepartie, profiter pleinement de la lumière?
– C’est bien, fit Opossum résigné. Je vais tâcher de m’accommoder de mon ombre.
– Plus que de t’en accommoder, reprit Créateur, fais-en ton amie et apprivoise-la. Car du monde d’où elle se trouve, elle peut t’apporter beaucoup de choses que tu ne connais pas.
– Comme quoi? demanda Opossum avec un brin d’arrogance juvénile dans la voix.
– Comme les visions des rêves, répondit Créateur, qui viennent chaque nuit te visiter. Les précieuses images qu’ils font défiler sur le mur de ton sommeil viennent pour la moitié du royaume dans lequel vit ton ombre.
– Nous ne vivons donc pas dans le même royaume ? demanda alors Opossum.
– Non, répondit Créateur. C’est bien pour cela que tu ne pourras jamais l’attraper ni non plus la rejeter.
– C’est bien, dit alors Opossum. Dorénavant nous serons amis et je lui garderai toujours une petite étincelle pour qu’elle se sente à l’aise près de moi.
Et c’est pour cette raison que si vous croisez Opossum une nuit sans lune et sans étoile, observez bien la petite lanterne qu’il porte attachée à son cou: il l’allume pour permettre à son ombre, qui est devenue sa meilleure amie, de se distinguer et de se différencier des autres ombres du monde.