Lorsque Tortue reçut de Pluie la mission de garder les Eaux du Grand Lac, elle ne se sentit pas à la hauteur de la tâche et commença par se faire d’énormes soucis: “Cette étendue d’eau est bien trop grande et son comportement bien trop imprévisible pour que je puisse en assurer le contrôle”, pensait-elle. “Il aurait fallut confier cette tâche à Lion, ou à Éléphant. Ils sont beaucoup plus féroces et plus forts que moi. Comment me ferai-je respecter?”. Mais ce n’était pas l’avis de Pluie, qui comptait sur l’expérience et la sagesse de tortue pour tenir ce rôle d’une haute importance.
Garder les Eaux-du-Lac signifiait exercer sur elles une autorité suffisante afin qu’elles ne se dispersent pas sur la plaine et ne finissent pas par assécher le Lac en le réduisant à de maigres flaques éparses sur le sable.
Il faut préciser qu’en cette époque reculée, la création du monde en était à sa deuxième période, passage particulièrement fragile et demandant à Nature une très grande attention car le monde allait consolider les fondements mis en place durant la première période et se développer sur ces derniers pour toute la suite de son histoire à venir. Or, durant cette période, les éléments fraîchement créés ont tous une tendance à ne pas se soumettre aux principes établis par l’Esprit créateur et à n’en faire qu’à leur tête.
Les Eaux-du-Grand-Lac ne faillaient pas à la règle et régulièrement, elles se soulevaient, formant des vagues improbables qui débordaient le lac et s’en allaient détremper la plaine ainsi que les forêts qui commençaient à pousser. Les vagues montaient si haut qu’elles touchaient parfois le ciel et venaient chatouiller le ventre des nuages. Pour Tortue, Lion aurait certainement su tenir les Eaux en respect en rugissant et en les menaçant de ses crocs féroces; et Éléphant les auraient calmées en un seul barrissement puissant, tout en aspirant les courants récalcitrants de sa trompe vigoureuse. Mais Pluie avait reçu la tâche d’organiser le système aquatique du monde et elle pensait que la personne la plus indiquée pour la garde des Eaux était Tortue. Tortue n’avait donc pas d’autre choix que celui d’accepter sa mission. De plus, il était inutile d’aller chercher de l’aide ailleurs: personne n’avait envie de se mêler de ces puissants et réguliers raz de marées qui surgissaient sans crier gare et mettaient la plaine du début du monde sens dessus dessous. Tortue devrait se débrouiller toute seule.

Comme elle avait compris qu’il ne servait à rien d’attendre au bord du Lac que les Eaux se déchaînent -car elle ne pourrait de toute manière pas s’y opposer- ni de parler avec les Eaux pour les raisonner -car elles ne pourraient tenir parole- Tortue décida d’entrer dans le Lac pour partir à sa découverte.

Elle nagea plusieurs jours dans le gigantesque volume d’eau douce, y découvrant une flore et une faune d’une impressionnante richesse qu’elle n’avait jamais soupçonnée. La diversité, la magnificence et la nouveauté du monde lacustre qui se présentait à elle étaient simplement stupéfiantes. Des couleurs comme jamais elle en avait vues auparavant ; des formes inédites, des comportements d’une extrême originalité.

Tortue continua son périple, nageant de découverte en découverte, quand soudain elle sentit le fond du Lac tressaillir en soubresauts répétés. “Ça y est, pensa-t-elle, les Eaux sont à nouveau prises de “tsunamite”! “En voyant une vieille tortue telle que moi perdue sur les vagues, poursuivit sa pensée, le Lac sera peut-être pris de compassion pour moi peut-être voudra-t-il bien se calmer?”. Tortue se mit donc à remonter vers la surface.

À peine avait-elle entamer son ascension qu’un puissant tremblement secoua furieusement les Eaux-du-Lac et envoya Tortue par le fond, la jetant sur le sable avec une violence telle qu’elle s’y enfonça de plus de dix centimètres. Elle fut arrêtée par le choc de sa carapace percutant quelque chose de très dur qu’elle ne reconnut pas sur le moment. Juste remise de cette collision, Tortue essaya d’identifier ce contre quoi elle avait butté mais ne parvint pas à comprendre ce que c’était. Toutefois, elle sentit contre ses pattes quelque chose de froid et de solide, comme une poignée. Elle décida de ramener l’objet sur le fond du Lac en le tirant derrière elle. Arrivée à l’endroit où elle avait été projetée, Tortue vit alors qu’elle tirait avec elle un coffre en chêne, fermé par un couvercle de la même essence. Au-dessus d’elle, les Eaux indomptées tourbillonnaient à présent en furieux siphons, gigantesques et dévastateurs. Tout-à-coup, un de ceux-ci emporta le coffre, l’arrachant des pattes de Tortue, puis, comme s’il en perdait le contrôle, l’envoya se fracasser sur un rocher proche qui dépassait du fond lacustre. Le coffre explosa et un trésor, composé de lingots d’or ainsi que de pierres parmi les plus précieuses qui soient en jailli. Et puis soudain, une nouvelle lame emporta tout: les bijoux, les pierres, l’or, Tortue et les morceaux de bois du coffre qui furent projetés hors de l’eau et portés par une vague au-dessus de la surface du Lac. Quand les Eaux-du-Lac virent cela, elles se calmèrent d’un coup et demandèrent à Tortue:
– Tortue, dis-nous, à qui appartient ce magnifique trésor? C’est lui qui nous démange et qui fait que nous nous emballons si brusquement.
Tortue, essoufflée et presque à moitié morte leur répondit:
– C’est le trésor des Eaux-du-Lac et il vous appartient. Puis elle reprit son souffle et ajouta: mais bientôt, si vous continuez à vous laisser emporter avec une telle inconscience, il n’appartiendra plus à personne car dispersé, ce trésor n’aura plus aucune valeur.
– Ah…firent les Eaux-du-Lac. Et que devrions-nous faire selon toi?
– Ce que vous devriez faire? demanda Tortue qui sentit soudain un moyen lui permettant de les calmer de manière durable.
– Eh bien, je veux bien veiller dessus et vous n’avez qu’à me le confier.
– Et qu’en feras-tu? demandèrent les Eaux-du-Lac.
– Eh bien, répondit Tortue, je laisserai les pierres grandir et se polir au fond du Lac en prenant soin d’elles. Lorsque le moment sera venu, je les sortirai et les présenterai à Soleil qui les enveloppera de son feu protecteur. Puis je vous les rendrai et vous pourrez les proposer à Terre, en échange d’un espace vaste et accueillant qui vous permettra de laisser un de vos bras glisser jusque vers Océan et ainsi rejoindre le grand réseau des Eaux-du-Monde.
Les Eaux-du-Lac trouvèrent le marché intéressant.
-Mais, reprit Tortue, pendant tout le temps que je passerai à veiller sur ce trésor, il vous faudra m’aider à l’entretenir, le choyer et le faire briller.
– Très bien, dirent les Eaux-du-Lac. Tu peux compter sur nous.

Et c’est ainsi que Tortue parvint à trouver la raison qui faisait les Eaux-du-Lac se transformer en tempête et su prendre soin du trésor qui les démangeait jusqu’à ce qu’il parvienne au soleil.
Lion et Éléphant se réjouirent de pouvoir dès lors venir se désaltérer sans risquer de se faire emporter par des vagues sauvages et Pluie continua de confier les responsabilités pour la maintenance de l’Eau-du-Monde aux ressources adaptées, sans leur demander leur consentement.

Ce conte fait partie du Qi-Gong des animaux